L’autre jour, un homme en costume, plutôt jeune, m’a abordée sur le quai de la gare pour savoir quel train prendre pour aller je ne sais plus où…après que lui avoir donné l’information qu’il demandait, j’allais m’éloigner lorsqu’il m’a tendu sa carte en disant : « Je suis dans l’évènementiel, si ça vous intéresse de travailler pour moi, appelez-moi. » J’ai répondu « Non merci, j’ai déjà un travail (et j’ai pensé : je suis maît’ de conf’ !!!). Il a insisté « Oui, mais on ne sait jamais, c’est pour escorter des personnalités comme la reine d’Angleterre quand elle vient à Paris ou même Nicolas Sarkozy ! ». J’ai regardé sa carte, ce n’en était même pas une : un petit morceau de papier où était tamponné le nom de sa boite et son adresse. Le truc typique de l’amateur qui vient de lancer sa compagnie…je me suis dit que les personnalités à escorter devaient plutôt être de vagues stars d’émission de télé-réalité, tout au plus.

Le truc c’est que le boulot d’hôtesse, je l’ai pas mal expérimenté au début de mes études…il faut dire ce qui est : comme métier, ce n’est pas très stimulant intellectuellement et il y a mieux pour valoriser l’image de la femme. Même si en bossant sur des salons ou dans des compagnies diverses, j’ai pu découvrir des domaines d’activités super différents et enrichissants, j’en ai gardé un dégoût profond des talons et des tailleurs-jupe.

Mes premières expériences en tant qu’hôtesse et sans doute les pires, furent celles de distribution. A l’époque, les journaux gratuits n’existaient pas mais le quotidien Le Parisien éditait un supplément gratuit : Le Parisien/SNCF. Une fois par mois, je crois, on allait dans les gares les distribuer…les gens n’en avait rien à faire et les jetaient souvent par terre à peine distribués. Je me souviens un jour avoir parlé avec un monsieur qui faisait le ménage dans la gare. Je lui ai dit « Je suis la personne qui distribue les journaux », il m’a répondu « Et moi la personne qui les ramasse ! » J’étais carrément gênée.

La mission durait 4 heures : de 16h à 20h. Quand le groupe d’hôtesses arrivait à la gare, la première chose que l’on faisait c’était estimer la pile de journaux à distribuer. Quand la pile était peu importante nous étions super contentes et motivées car nous savions que si on arrivait à épuisement du stock, on pourrait partir avant 20h et être payées pareil. Du coup, on distribuait à toute allure et comme les suppléments étaient très fins, on en donnait 2 ou 3 à la fois à la même personne. Lors de ma première distribution, j’étais inexpérimentée et naïve. Je m’étais placée en haut d’un escalator alors qu’une de mes collègues distribuait en bas. La plupart des voyageurs arrivaient en haut de l’escalator déjà équipés de leur supplément le Parisien/SNCF. Pire, ceux à qui ma collègue en avait donné 2 ou 3 me les rendaient en disant « Tenez, votre collègue m’en a donné trop ! »…Su-per…merci.

Mais le pire, c’était la tenue réglementaire, l’uniforme le plus humiliant que j’ai porté de ma vie : une jupe genre tailleur bleu électrique avec une veste sans manche qui se fermait avec une fermeture éclair. Sous cette veste-gilet, on portait une sorte de pull fin rouge vif. Sur la veste était écrit « Le Parisien/SNCF ». Avec ça talons, chignon et rouge à lèvre rouge pétasse et le tour était joué !

Je dois dire que le boulot n’était pas si affreux que ça, je faisais ce job en plaisantant, sans me prendre au sérieux, je distribuais toujours plus de journaux que mes collègues car je souriais et disait « bonsoir » tandis qu’elles faisaient la tronche et ne disaient rien.

Par contre nous avons vécu des moments très difficiles. La pire fois eut lieu par un après-midi de décembre, nous étions à la gare de l’Est et il faisait -10°C dehors. La gare était pleine de courants d’air et nous avions super froid.

Mais le pire n’était pas là.

En cette froide journée, la SNCF était en grève.

Imaginez la scène : les usagers SNCF rentrent du boulot, ils sont fatigués, stressés et furieux à cause de la grève qui va leur faire perdre des heures avant de pouvoir rentrer chez eux. Ils sont enragés, veulent hurler leur colère sur quelqu’un et que voient-ils, juste aux abords des quais, sous le panneau d’affichage des trains bardé de mentions « supprimés » ou « retardés », hum ? Que voient-ils ? Une jeune fille sans défense arborant un uniforme étiqueté SNCF…la cible facile, le bouc émissaire idéal que les personnels de la SNCF étaient trop contents d’avoir. Ce jour-là, je me suis fait traiter de tous les noms, insultée « salope », « pétasse », « fonctionnaire »…une femme en furie est même venue donner de grands coups de pieds dans ma pile de journaux qui a volé dans tous les sens. Inutile de leur expliquer que je n’y étais pour rien, que moi aussi j’étais victime de la grève, que je payais comme eux ma carte de transport…inutile…ils ne voulaient rien savoir. Alors je continuais à me geler les mains en distribuant des journaux dont personne ne voulait et je gelais aussi le sourire sur mon visage tandis que les personnels de la SNCF, enfermés au chaud dans le kiosque « Informations Voyageurs », buvaient du café et se marraient.

Pas facile, pas facile.

Depuis ce jour, je suis toujours très aimable et compréhensive face aux jeunes qui font de la distribution, parfois dans le froid, souvent sous la pluie…